Hier, j’ai effleuré l’horreur de la Shoah

Hier j’ai visité les camps d’Auschwitz et Birkenau.

Que retenir de cette visite ? Comment exprimer mon ressenti et ces images qui collent durablement ?

Bien sûr je connais l’histoire des camps, j’ai lu des témoignages, j’ai vu des images. Députée de la circonscription du mémorial de Montluc, j’ai appris les parcours de vie et de mort de nombreux prisonniers ayant transité par cette prison de la Gestapo, j’ai entendu le récit du dernier convoi vers Auschwitz du 11.08.1943. Mais se rendre sur place c’est autre chose.

Ça faisait longtemps que je souhaitais me rendre à Auschwitz. Aussi dans l’avion, j’étais partagée entre la hâte et la peur. Qu’allais-je voir ? ressentir ? Saurais-je saisir l’horreur du lieu ?

La première chose que je retiens c’est le vide.

Les deux camps sont immenses, 171ha pour Birkenau. Et malgré les bâtiments qui les composent, les touristes qui les traversent, ils font immensément vides. Et en réalité ils l’étaient bel et bien. Les deux étaient composés à la fois d’un camp de travail ou camp de concentration de travailleurs forcés et d’un centre d’extermination, situé en lisière ou extérieur du camp. Lorsque les prisonniers arrivaient, ils étaient immédiatement triés sur le quai de gare. Les termes exacts sont « sélection » et « rampe des juifs ». Les critères étaient à la fois froidement factuels et horriblement aléatoires. Moins de 15 ans ? Direction les chambres à gaz. Trop vieux ou malade pour travailler ? Idem. Une femme avec un enfant dans les bras ? A la mort. Assez vigoureux pour supporter un coup de poing ? Au camp de travail. 80% des juifs n’entraient pas dans les camps, ils n’étaient pas enregistrés, ils étaient directement menés aux chambres à gaz. Dans le camp de travail, les prisonniers sortaient chaque matin pour aller travailler dans les usines alentours. Camps de la mort et camps de concentration étaient donc bien vides la plupart du temps. 

Que reste-t-il de tous ces morts aujourd’hui ? Rien. Les nazis ont effacé la plupart des traces. Ici où ont été perpétrés des millions de crimes, il n’en reste quasiment rien. Aucune tombe mais des morts partout. Les fours crématoires ont tourné à plein régime pour éliminer toutes traces de ces millions d’enfants, de femmes et d’hommes, de tous âges, de toutes nationalités, de toutes conditions et majoritairement de religion juive. Le sol sous nos pieds est constitué de leurs cendres. Les nazis n’ont pas seulement voulu exterminer une population, ils ont été jusqu’à vouloir faire disparaître leur existence et leur mort. Sidérant.

La deuxième chose que j’ai ressenti c’est le froid.

En ce début décembre, sous la neige, le froid est saisissant, dans tous les sens du terme. Cela permet d’imaginer les souffrances physiques que les prisonniers ont dû endurer. L’enfilement des baraques en bois de Birkenau, leur dénuement, constatés dans la nuit et le froid, rendent incroyable le fait que certains aient pu y survivre. Au-delà des souffrances et brimades physiques, on est bouleversé par leur force mentale, leur héroïsme. Malgré ces conditions de survie atroces, le suicide n’était pas de mise dans les camps nous a confié un rescapé, « le suicide c’était faciliter la tâche aux Nazis ».

Mais ce qui m’obsède le plus c’est l’incompréhension. L’incompréhension face à une telle cruauté. J’ai failli écrire folie mais je crains que cela ne déresponsabilise les criminels. Or tout a été orchestré avec beaucoup de rationalité, d’ingéniosité oserai-je même. L’extermination systématique et massive (pléonasme) a été menée à bien grâce à une segmentation des tâches. Certains faisaient entrer les condamnés d’office dans les « douches » mais c’était d’autres soldats qui jetaient des pastilles de Zyclon B par les lucarnes. Ils ne voyaient ainsi ni les victimes, ni les conséquences de leur geste. Des prisonniers étaient chargés de sortir les corps, d’autres de la crémation, d’autres de répandre les cendres. Les hommes affectés à ces tâches ne « voyaient » donc pas ce qu’ils faisaient réellement. C’était plus simple que de pendre, fusiller, brûler au lance-flamme ou « piquer » au phénol les victimes, autres méthodes utilisées au camp pour tuer.

La visite des vestiges des différents chambres à gaz et crématoriums du camp d’Auschwitz et de Birkenau montre aussi les « améliorations » progressivement apportées aux méthodes d’extermination. Augmentation de la capacité des chambres à gaz de 340 à 1400 morts par jour, passage de la fosse commune au brulage des corps à l’air libre puis à la crémation … L’expérience a augmenté l’efficacité. Tout ceci montre une industrialisation et une déshumanisation de l’entreprise de mort qui interrogent fortement. Quel esprit a pu concevoir cela ? Quels hommes ont pu le mettre en œuvre ? Les coupables sont connus mais le cheminement intellectuel est incompréhensible. 

Le jour d’après, il me reste une immense tristesse et une sidération dérangeante.

Une immense tristesse pour ces millions de vies fauchées, ces familles arrachées parfois soudainement à leur quotidien pour se retrouver au bout d’un voyage atroce dans ces camps, sur ce quai. D’autres avaient connu auparavant le déclassement légalisé, l’antisémitisme organisé, l’indifférence, la spoliation, la ghettoïsation, la famine, la violence. Mais aucun n’imaginait cette industrie du meurtre. Des gens ordinaires, des familles entières ont été tuées par des hommes à qui un gouvernement fasciste en avait donné l’ordre.

En relisant la chronologie de la construction des camps, j’ai été marquée par la rapidité des décisions anti-juives et leur mise en œuvre immédiate suite à un processus démocratique et légal, en Allemagne la victoire du parti d’Adolf Hitler aux élections, en France l’accord des pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Comment ne pas penser à ce qui se passe aujourd’hui, chez nous ? Un candidat extrémiste, qui attaque systématiquement une religion, prône la haine et pointe du doigt une population désignée bouc émissaire. On a beau se dire que cela ne peut pas se reproduire, il faut garder en tête que la démocratie ne nous protège pas de la guerre et des tueries de masse.

J’ai eu l’immense honneur et la chance d’effectuer cette visite avec un rescapé des camps, un homme formidable qui a choisi de témoigner encore et toujours malgré son grand âge : Elie Buzyn. Il nous a parlé de la « sélection dont j’ai fait partie », de comment il avait échappé à la mort à la descente du wagon en disant qu’il avait 17 ans et non 15, du camp de concentration d’Auschwitz où il y avait des poêles dans les chambres, contrairement à Birkenau, de son travail forcé à Babitz, un complexe agricole, où les rations alimentaires étaient plus fournies. Merci à lui pour sa présence et pour ce partage.

Katy Hazan, historienne à l’OSE (Œuvres de secours aux enfants), a écrit « l’effacement des traces est au centre de l’entreprise génocidaire nazie ; il s’agit même de la caractéristique commune à tous les génocides : la négation du forfait au moment même où il se produit. »

« L’élimination des traces n’est pas un crime en tant que tel. Il s’agit bien d’une innovation celle de la profanation de masse, celle de l’après-mort », « celle de l’adaptation des techniques modernes et de la division du travail pour le traitement des cadavres. » « Éliminer les traces c’est dénier aux victimes le droit à une sépulture et les vouer à l’oubli. Sans tombes sur lesquelles se recueillir, le travail du deuil devenait impossible. L’élimination des traces constitue la matrice du négationnisme. »

Il nous faut conserver ces quelques traces, ces camps et ces baraques en bois qui s’abiment. Pour ne pas faciliter la tâche des nazis, pour conserver la mémoire.

Grâce à cette visite, me voilà désormais témoin de témoin. Et face à ce crime de folie et d’indifférence, je vais maintenant pleurer ces morts, ce que je n’ai pas pu faire hier, et je vais continuer à me battre pour la démocratie, contre l’antisémitisme, contre le racisme, contre le fascisme, en gardant à l’esprit, toujours, que nos décisions individuelles peuvent conduire à des désastres collectifs et qu’il faut se méfier de l’indifférence et de la banalisation de la haine de l’autre.

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